« Un couple d’ennemis brandissant des bâtons se bat au beau milieu de sables mouvants. Attentif aux tactiques de l’autre, chacun répond coup pour coup et réplique contre l’esquive. Hors le cadre du tableau, nous autres spectateurs observons la symétrie des gestes au cours du temps : quel magnifique - et banal - spectacle ! Or le peintre - Goya - enfonça les duellistes jusqu’aux genoux dans la boue. A chaque mouvement, un trou visqueux les avale, de sorte qu’ils s’enterrent ensemble graduellement. A quel rythme ? Cela dépend de leur agressivité : à lutte plus chaude, mouvements plus vifs et secs, qui accélèrent l’enlisement. L’abîme où ils se précipitent, les belligérants ne le devinent pas : au contraire, de l’extérieur, nous le voyons bien. Qui va mourir, disons-nous ? Qui va gagner, pensent-ils et dit-on le plus souvent ? Parions. Pointez à droite, vous autres ; sur la gauche nous avons joué. Que le combat soit douteux, cela signifie la nature double du couple : il y a seulement deux combattants que la victoire, sans plus de doute, départagera. Mais en tierce position, extérieur à leur chamaille, nous repérons un troisième lieu, le marécage, où la lutte s’envase. Car ici, dans le même doute que les duellistes, les parieurs risquent de perdre tous ensemble, ainsi que les batailleurs, puisqu’il est plus que probable que la terre absorbe ces derniers avant qu’eux-mêmes et les joueurs n’aient liquidé leur compte. Chacun pour soi, voici le sujet pugnace ; voilà, deuxièmement, la relation combattante, si chaude, qu’elle passionne le parterre, qui fasciné, participe, de ses cris et de ses louis. Et maintenant : n’oublions-nous pas le monde des choses elles-mêmes, la lise, l’eau, la boue, les roseaux du marécage ? Dans quels sables mouvants pataugeons-nous de concert, adversaires actifs et malsains voyeurs ? Et moi-même qui l’écris, dans la paix solitaire de l’aube ? »
« le contrat naturel », Michel Serres, Chapitre « Guerre, Paix », p. 13-14.